HAIKU DU COEUR N° 32

Parfois la neige nous ensorcèle

Dans le très beau livre de Françoise Kerisel et Frédéric Clément intitulé « Bashô, le Fou de poésie », on trouve un haïku du Maitre qui dit ceci :

Hé bien ! je pars
braver la neige
jusqu’à être brisé de fatigue

Dans le splendide ouvrage « Bashô, Seigneur ermite » sous titré L’intégrale des Haïkus en édition bilingue par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot, le haïku n°322 de Bashô est le suivant :

Allons admirer la neige
jusqu’à cet endroit
où nous tomberons

Ces deux versions dont le sens est comparable me semblent significatives du pouvoir ensorcelant de la neige. D’ailleurs, une multitudes de contes y font parfois référence comme celui-ci par exemple.

Il est rapporté dans une compilation de nouvelles intitulée « Fantômes du Japon » et dont l’auteur est Lafcadio Hearn.

C’est l’histoire de deux bucherons, maitre et apprenti qui, une nuit d’hiver, s’égarent dans la forêt puis se calfeutrent dans un refuge alors qu’au-dehors une tempête de neige se lève.

Au coeur de la nuit, le jeune forestier distingue une femme qui se penche sur lui. Elle lui révèle que son souffle vient d’avoir raison de celui du vieux bucheron mais qu’il lui sera évité le même sort à condition qu’il ne révèle jamais ce qu’il vient de voir. Au matin, le jeune s’éveille auprès du cadavre du vieux et descend au village.

Quelques temps plus tard il rencontre une jeune fille dont il s’éprend, qu’il courtise et finit par épouser. Celle-ci lui donne dix enfants et leur foyer est un modèle du genre.

De longues années plus tard lors d’une veillée, l’époux raconte à sa femme ce qui lui est arrivé dans la forêt lorsqu’il était jeune. A ces mots, celle-ci se met en colère et sa voix ne fait que s’estomper tandis que toute sa personne finit par disparaitre dans la brume du soir. Yuki-Onna, la femme de neige, dont les caresses font passer de vie à trépas, s’est transformée en fantôme.

Être brisé de fatigue c’est mourir un peu : les deux versions du haïku de Bashô illustrent magistralement ce pouvoir inquiétant de la neige.

Jean Le Goff
16 février 2013

Bibliographie :

Bashô, le Fou de poésie de Françoise Kerisel et Frédéric Clément. Editions Albin Michel. Paris 2009. 60 pages.

Bashô, Seigneur ermite. L’intégrale des haïkus. Edition bilingue par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot. Editions La Table Ronde. Paris 2012. 478 pages.

Fantômes du Japon de Lafcadio Hearn. Motifs / Editions Privat- Le Rocher. Paris 2007. 398 pages.

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