Édition spéciale : Haïku du cœur N°39

Bonsoir chers ami(e)s,

Ce soir, un nouveau Pape vient d’être élu : François, un Jésuite.

La culture vietnamienne a une grande dette envers sa congrégation : notre « écriture nationale » actuelle est l’œuvre des missionnaires jésuites du XVIIème qui ont romanisé notre langue.

Ce Haïku du cœur a été programmé pour samedi 16 prochain. Mais je pense utile de le publier ce soir.

Dông Phong

 

Nhân danh Cha,

và Con

và Thánh Thần,

amen.

 

Au nom du Père,

et du Fils

et du Saint Esprit,

amen.

 

Le christianisme arriva au Viêt Nam en 1615, amené par les missionnaires jésuites. Malgré l’hostilité des mandarins confucéens et du clergé bouddhiste, le succès de leur évangélisation fut rapidement très important : dès 1658, on y comptait déjà plus de 300 000 convertis, pour une population totale qui était bien loin d’atteindre 10 millions d’habitants, contrairement à ce qui se passait, lamentablement, au Japon et en Chine. Actuellement, les catholiques représentent plus de 7% des 90 millions de Viêtnamiens (plus 2% de protestants), ce qui en fait la 2ème chrétienté de l’Asie, derrière les Philippines.

Une des explications de la réussite des missionnaires jésuites est leur maîtrise de la langue viêtnamienne : le plus ancien dictionnaire trilingue viêtnamien-portugais-latin fut publié à Rome en 1651*, avec 6129 entrées principales accompagnées de nombreuses entrées secondaires. Ce dictionnaire est plus qu’un simple lexique, c’est un véritable vade mecum qui explique aux missionnaires toute la complexité socioculturelle du pays appelé à cette époque Đại Việt, et divisé en deux « royaumes » en guerre civile que les Européens nommaient Tunquin au nord et Cochinchine au sud. En outre, son vietnamien romanisé est à l’origine du quốc ngữ, l’écriture nationale officielle du Viêt Nam actuel. Beaucoup plus facile que le chinois et l’écriture démotique nôm utilisés antérieurement, cette transcription romanisée permet à plus de 90% de Viêtnamiens d’être maintenant alphabétisés**.

Si j’ai cité, ci-dessus, la prière « Au nom du Père… », c’est parce que sa traduction en viêtnamien fut l’objet d’une célèbre controverse théologique au sein de l’Église : l’expression nhân danh qui, d’après certains linguistes « sourcilleux », voudrait dire plutôt in nominibus, c’est-à-dire « au nom de chacune » des personnes de la Sainte Trinité, était accusée de rompre l’unicité de celle-ci, exprimée par in nomine qu’on avait l’habitude de réciter dans In nomine Patris, et Filio et Spiritus Sancto*** ! Cette controverse annonça la longue « Querelle des rites » entre les Jésuites d’une part, et les Dominicains et les Franciscains d’autre part, qui aboutira, parmi d’autres raisons, à la suppression de la Compagnie de Jésus entre 1773 et 1814.

Traduttore, traditore ! Cependant, cette soi-disant « mauvaise » traduction de « In nomine Patris,… » est toujours en usage chez les chrétiens viêtnamiens, et n’a aucunement nui à leur grande ferveur.

Dông Phong

PS : Je ne suis ni chrétien ni bouddhiste, ni…, mais simplement un mécréant curieux qui baguenaude chez les chrétiens, les taoïstes, les bouddhistes et autres croyants.

* Alexandre de Rhodes, Dictionarium Annamiticum, Lusitanum, et Latinum, Rome, 1651.

** Si vous permettez une petite pub : j’ai raconté tout cela dans mon bouquin Le Viêt Nam du XVIIème – Un tableau socioculturel, Éd. Les Indes savantes, Paris, 2011, 249 pages. Voir : http://www.lesindessavantes.com/db/record.php?id=305 .

*** In Alain Forest, Les missionnaires français au Tonkin et au Siam, XVIIe-XVIIIe siècles, Éd. L’Harmattan, Paris, 1998, Tome I, p. 41.

Dictionarium

Le Dictionarium (© Dông Phong)

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