HAIKU DU COEUR N° 53

TRADUIRE, C’EST TRAHIR UN PEU

S’il est un évènement furtif que la nature puisse offrir, le saut d’une grenouille en constitue un vivant exemple. A peine entrevue et déjà disparue, la rainette se trouve à l’abri du regard en un clin d’oeil et la profondeur de la mare en accroit le mystère.

furu ike ya kawazu tobikomu mizu no oto

 

Voici le haïku d’origine signé Bashô (1644-1694) et qui constitue l’oeuvre la plus célèbre du Grand Maitre. Crée en 1686 et abondamment commentée, elle fut traduite dans toutes les langues et à de multiples reprises en langue française.

Avant d’aller plus loin, arrêtez-vous à la relire à voix haute dans sa langue d’origine et goûtez à la musicalité qui l’accompagne.

D’autres que moi s’y sont sans doute employés, cependant je voudrais par cet article vous faire partager les multiples versions du  » haïku de la grenouille  » qui circulent dans notre langue.

La première, que personnellement je préfère, et que j’ai retrouvée dans deux ouvrages, dit ceci :

Vieille mare
une grenouille plonge
bruit de l’eau

références 1 et 2

Dans celle qui suit, la mare se trouve transformée en étang et pour toutes les autres versions aussi d’ailleurs. D’autre part et comme pour vouloir amplifier l’effet sonore du phénomène, le tercet se trouve doté d’un point d’exclamation :

Le vieil étang
une grenouille y plonge
le bruit de l’eau !

 

référence 3

A l’inverse, le haïku qui va suivre fait apparaitre un son, atténué comme sait le faire une grenouille qui se glisse plus qu’elle ne plonge :

Vieil étang –
une rainette y plongeant
chuchotis de l’eau

 

référence 4

Certains traducteurs ont beaucoup insisté sur la sonorité du phénomène observé, que l’on en juge :

Paix du vieil étang
une grenouille y plonge
un « ploc » dans l’eau

 

Dans le vieil étang
une grenouille saute
un ploc dans l’eau !

 

Dans le vieil étang
une grenouille saute
– un ploc dans l’eau

références 5, 6, 7

Pourtant la remarque faite par Maurice Coyaud dans son ouvrage intitulé  » Fourmis sans ombre  » apparait ici très judicieuse : l’expression  » mizu no oto  » signifie littéralement  » bruit de l’eau  » et il y a fort à parier que la langue japonaise est suffisamment riche pour illustrer  » ploc  » survenu ici et qui n’est donc pas en lien avec l’intention de l’auteur.

Dans les deux versions qui suivent, on retrouve d’ailleurs chez le traducteur ce respect de l’expression initiale :

Paix du vieil étang
une grenouille plonge
bruit de l’eau

 

Un vieil étang
une grenouille plonge
bruit de l’eau

références 8, 9

Enfin, voici une dernière version qui se démarque de toutes les autres dans le sens où l’impression dominante apparait cette fois purement visuelle :

Vieil étang –
un plongeon d’une grenouille
l’eau se brise

référence 10

Voilà donc, un petit tour d’horizon des différentes versions du célébrissime haïku qui permet encore aujourd’hui à Bashô de faire le tour de la terre. Trois siècles plus tard, par la plume, le « Seigneur ermite  » est toujours en voyage.

Jean Le Goff

18 avril 2013

Références bibliographiques :

1- L’Art du Haïku, pour une philosophie de l’instant. Textes présentés par Vincent Brochard et Pascale Senk. Le Livre de Poche. Paris 2010. 256 pages
2- Petit manuel pour écrire de haïku de Philippe Costa. Editions Picquier. Paris 2002. 214 pages.
3- Sages ou fous les haïkus ? Henri Brunel. Editions Calmann-Levy. Paris 2005. 134 pages
4- Bashô, Seigneur ermite. Edition bilingue par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot. Editions La Table Ronde. Paris 2012. 476 pages.
5- Traduction de Nicolas Bouvier extraite de Voyage poétique à travers le Japon d’autrefois. Journal de Bashô. Paris. Bibliothèque des Arts 1976. Note figurant dans Fourmis sans ombre, le livre du haïku de Maurice Coyaud. Editions Phébus. Paris 314 pages
6- Le goût des haïku. Textes choisis et présentés par Franck Médioni. Editions Mercure de France. Paris 2012. 118 pages
7- Site internet Eternels Eclairs / Les Maitres du Haïku
8- Site Wikipedia Matsuo Bashô
9- Site internet nekojita.free.fr / Nihon / Bashô html
10- Anthologie du poème court japonais. Présentation, choix et traduction de Corinne Atlan et Zeno Bianu; nrf / Poésie / Gallimard. Paris 2002. 240 pages.

Je vous donne rendez-vous le 4 mai pour une prochain Haïku du Coeur.

3 réflexions au sujet de « HAIKU DU COEUR N° 53 »

  1. Merci également pour ce florilège.
    Celui-ci aussi traduit par Joan Titus-Carmel
    Ah! le vieil étang
    une grenouille y plonge –
    le bruit de l’eau

    Ce  » Ah ! » exclamatif rend assez bien je trouve la surprise du promeneur lorsqu’il entend ce bruit particulier de la grenouille qui entre dans l’eau.

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