HAIKU DU COEUR N° 65

Petits moineaux

Champ de colza
les moineaux ont l’air
d’admirer les fleurs

Matsuo Bashô (1644-1694)

Matsuo Bashô est considéré comme le plus grand poète japonais de tous les temps. Le haïku est son chant de prédilection, nous lui consacrerons les rubriques « Haïku du Coeur » de ce mois de juillet.

Pour se convaincre de la renommée du Grand Maître au Japon, il n’y a qu’à consulter les ouvrages consacrés à ce merveilleux pays où la modernité la plus tapageuse cohabite avec le classicisme le plus strict.

Dans un ouvrage intitulé « Les Esquimaux ne construisent pas d’igloo », John Oldale dresse un panorama éclectique des différents pays qu’il a été amené à visiter. A la rubrique consacrée au Japon, on trouve cet encadré : « Le printemps s’en va – les oiseaux crient et les yeux des poissons sont remplis de larmes » Matsuo Bashô, in Okuno Hosomichi (La Voie étroite vers l’extérieur), 1694. Traditionnellement écrit en une seule colonne verticale, le haïku est la forme poétique japonaise la plus connue en Occident. Chacun d’eux doit avoir une longueur précise de 17 sons (onji) et contenir une brusque rupture de sens qui crée l’émotion, avec une référence (parfois indirecte) à la saison ».

Le goût de Matsuo Bashô pour la nature se manifeste magistralement dans le haïku qui ouvre cet article. Qui d’entre nous ne s’est pas émerveillé sur le tapis jaune éclatant d’un champ de colza ? Cette féérie lumineuse venant du sol, de la terre, est à nulle autre pareille.

Matsuo Bashô réalise ici un transfert de cette impression à destination du plus commun des passereaux que nous connaissons. Dans l’imaginaire populaire, le moineau s’apparente au quidam des volatiles. Sa couleur grise, sans la moindre tâche de couleur vive qui rehausserait son plumage, son chant peu expressif comparé à celui du coucou ou celui du rossignol par exemple, son comportement à peine farouche qui nous laisse l’entrevoir dans les zones les plus déshéritées de nos villes autant que dans leurs plus beaux quartiers : de cette banalité insolente n’émane souvent qu’indifférence.

En constatant que même les moineaux peuvent s’extasier, Bashô dénigre implicitement ceux et celles qui se font vanité d’admirer cette beauté de la nature. Il n’est pas nécessaire d’être initié, ni d’être doté d’un langage académique pour apprécier ce qui est beau.

Tout au plus est-il suffisant de se mettre en disposition d’esprit pour apprécier, de savoir s’ouvrir au réel à l’aide de ses cinq sens, d’aiguiser sa sensibilité, son regard, aux spectacles qui nous sont offerts.

Matsuo Bashô nous a laissé une infinité de haïkus où l’humilité apparait telle une superbe ligne de flottaison, un trait de lumière magistral sur l’éphémère que chacun d’entre nous peut apprécier. Son oeuvre gagne à être lue dans ce sens et constitue de ce fait un patrimoine de poésie irremplaçable.

Jean Le Goff

6 juillet 2013

Bibliographie :

Bashô, Seigneur ermite. Edition bilingue de l’intégrale des haïkus par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot. Editions La Table Ronde. Paris 2012. 476 pages.

Les Esquimaux ne construisent pas d’igloo. Encyclopédie insolite et étrange des pays du monde de John Oldale. Editions Arthaud. Paris 2013. 264 pages.

2 réflexions au sujet de « HAIKU DU COEUR N° 65 »

  1. Je n’ai jamais pris le temps de découvrir l’oeuvre de René Char, je le regrette… Un jour peut-être lorsque je disposerai d’un peu plus de temps. Je sais que tu en es un fervent admirateur. Merci Jean-Paul et amitiés millavoises.
    Jean

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