HAIKU DU COEUR N° 68

La chanson de riz de Nara

Ravi de sa pauvreté
le solitaire admirant la lune
fredonne la chanson de riz de Nara

Matsuo Bashô (1644-1694)

Pour clore cette rubrique juillettiste consacrée à l’oeuvre de Bashô, je vous offre ce haïku où Nara – ancienne capitale du Japon au VIIIème siècle – est évoquée. Cette région est également connue pour la culture du riz. Outre les chants religieux et ceux destinés aux enfants, le Japon ancestral fredonnait et véhiculait des chants consacrés au travail. Qui imagine les journées fastidieuses de repiquage du riz par exemple conçoit que nécessairement les cohortes de planteurs employés à cette tâche devaient s’offrir un dérivatif pour se donner du coeur à l’ouvrage. La chanson de riz de Nara est un morceau épique entonné à cette occasion et elle raconterait le destin tragique de deux amants.

Il n’est de véritable richesse que celle que nous entretenons. La lune à elle toute seule sait offrir des spectacles qui ravissent les âmes solitaires, fussent-elles pauvres de surcroît. La société de consommation qui étend chaque jour un peu plus ses tentacules sur la planète aux abois, provoque parfois l’oubli des choses essentielles : le spectacle d’une nature préservée en particulier.

Etre ravi de sa pauvreté – de son dénuement devrait-on préciser – n’est plus du goût de beaucoup de nos contemporains. Il faut « remplir », consommer, combler un manque qu’il est difficile de cerner. Cette oeuvre de Bashô entre pour moi en résonance avec le récit que Jean-Christophe Rufin vient de consacrer à son périple sur les chemins de Saint Jacques de Compostelle et qu’il a intitulé « Immortelle randonnée ». L’écrivain saisit au fur et à mesure du chemin le caractère à la fois dérisoire et pourtant fondamental de son entreprise. Il confie ne pas savoir ce qu’il vient chercher et s’avoue au final ne pas être en mesure de préciser ce qu’il a trouvé mais que « cela » lui est aujourd’hui très précieux.

Pauvreté, solitude, nostalgie : est-ce ainsi que les hommes vivent ? Sans doute et heureusement pas. Mais le drame serait de laisser entendre que ces notions ne peuvent être que subies. Elles sont nécessaires aussi pour vivre en harmonie dans cet univers.

Jean Le Goff

27 juillet 2013

Bibliographie :
Bashô, Seigneur ermite. Edition bilingue de l’intégrale des haïkus par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot. Editions La Table Ronde. Paris 2012. 476 pages.

Immortelle randonnée : Compostelle malgré moi de Jean-Christophe Rufin. Editions Guérin. Chamonix 2013. 260 pages.

4 réflexions au sujet de « HAIKU DU COEUR N° 68 »

  1. Merci beaucoup, je suis ravi que cette chronique vous soit « rafraichissante ». J’éprouve beaucoup de plaisir à l’alimenter et suis très sensible aux échos qu’elle peut provoquer.
    Le mois d’août verra arriver l’oeuvre de Shiki en avant-scène, bonne lecture, merci encore et bel été… au plaisir !

    Jean Le Goff

  2. Merci pour cette chronique rafraîchissante. Découverte depuis peu, je ne manque pas d’en savourer chaque fois la pertinence et d’en laisser rebondir les questionnements qu’elle suscite en moi. Le haïku est bien cette école de la vie que tous les auteurs ne cessent de nous enseigner. J’aime beaucoup votre façon de révéler l’essence des haïkus que vous nous donnez à lire sans jamais tomber dans le commentaire pédagogique. Je suis impatient déjà de lire votre prochaine Fulgurance.

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