HAIKU DU COEUR N° 69

L’ombre de Bashô

moi devant l’âtre
toi en pèlerinage
t’éloignant

Masaoka Shiki (1867-1902)

Dans l’ouvrage qui lui est consacré aux éditions Moundarren figure ce haïku avec une note explicative selon laquelle Masaoka Shiki l’a crée en contemplant un portrait de Bashô.

Il me semblait intéressant d’ouvrir cette chronique aoûtienne sur l’oeuvre de Masaoka Shiki par ce tercet. Il établit un pont entre l’univers littéraire de Bashô que nous quittons et celui d’un autre grand auteur de haïkus.

Comme Bashô, Shiki vit sa jeunesse dans le monde samouraï. Orphelin de père dès l’enfance, il fut éduqué par un grand-père maternel, lui-même samouraï et féru de lettres confucéennes.

L’homme impose d’emblée à son protégé une discipline sans faille et son érudition en ce qui concerne les lettres chinoises. Faut-il trouver ici la germination d’un esprit critique ? En 1893, Masaoka Shiki publie un essai qui fera date et qu’il intitule : « Variétés sur Bashô ». Il s’y emploie à remettre en cause l’oeuvre de l’aîné et dénigre le côté sclérosant qu’il observe dans la pratique du haïku au cours de la période historique qui les sépare.

Shiki – dont le nom signifie « Petit coucou » – encense par ailleurs l’oeuvre de Yosa Buson (1716-1783), à peine connu à cette époque et dont il loue la sensibilité et la netteté qui se dégagent de ses oeuvres.

Avec l’énoncé d’une notion nouvelle dans l’art du haïku – un nouveau concept dirait-on de nos jours -, le shasei, Masaoka Shiki extirpe le haïku de l’époque d’un certain conformisme. Par shasei, il faut entendre la description d’après nature ou encore « le croquis pris sur le vif » selon l’expression d’Alain Kervern.

moi devant l’âtre
toi en pèlerinage
t’éloignant

Quel plus bel exemple de mise en application du shasei ? De par sa maladie, que nous évoquerons une autre fois, Shiki apparaît ici statique et le portrait qu’il examine donne très certainement à voir Bashô en mouvement. Il s’agit donc bien d’une description d’après nature et le style retenu accroît l’impression d’un vibrant hommage au Grand Maître disparu deux siécles plus tôt.

Sans Bashô, point de haïku, avec Shiki sonne l’heure de son renouveau. C’est en ce sens que les critiques et historiens contemporains balisent l’évolution de cette expression poétique au Japon aujourd’hui.

Jean Le Goff

3 août 2013

Bibliographie :

Shiki, le mangeur de kakis qui aime les haïkus. Poèmes choisis et traduits par Cheng Wing fun et Hervé Collet. Edition augmentée Moundarren, chemin des bois, Millemont 2007. 120 pages.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s