HAIKU DU COEUR N° 99

DE LA PUISSANCE EVOCATRICE DU HAIKU

Sur la lande sans vie
un peigne de femme
du temps des herbes folles

Ihara Saikaku

1642 – 1693

On ne dira jamais assez haut ni assez fort la magie qui préside à la création d’un haïku comme celui-ci. Dans sa concision même, le haïku réunit en un tour de main ou plutôt en un trait de plume, le principe de plaisir – la poésie – et celui de réalité – l’instant présent –

De Ihara Saikaku les informations sont éparses. Il est décrit comme riche marchand qui, à la suite de la disparition de sa femme et de sa fille, se retire des affaires pour se consacrer à l’écriture. Au plus petit poème du monde, il se consacre entièrement et son appétit d’ogre le conduit à participer à des joutes poétiques au cours desquelles il déclame plusieurs milliers de haïkus en vingt-quatre heures. Est-ce cette fièvre créatrice qui fut à l’origine de sa lassitude ? Vers quarante ans, Saikaku délaisse cette forme d’expression pour se consacrer à ce qui contribua à sa gloire posthume : l’ukiyio-sôshi. Ce terme fut d’ailleurs inventé pour désigner cette prose novatrice pour l’époque. Ukiyio désigne traditionnellement le monde flottant et plus spécifiquement le bas-monde ou encore les quartiers de plaisirs. Ainsi Saikaku devint à son époque le maitre de la littérature libertine.

En un simple tercet, voilà le lecteur transporté ici en une évocation subtile du désir amoureux. Réminiscence devrait-on ajouter tant la période des herbes folles suscite des souvenirs empreints d’érotisme. Est-ce à dire que la lande sans vie provoque des regrets ? Nous sommes aux antipodes d’une déclamation plaintive au cours de laquelle l’auteur prendrait le monde entier à témoin de son infortune. Ici le peigne suggère l’absence d’une femme et l’oeuvre recèle  » le flou artistique  » suffisamment explicite pour sublimer cette absence. D’aucuns écriraient une nouvelle ou un roman de cette situation, le poète en réalise un tableau, un tableau où l’ombre se joue de la lumière qui jaillit de l’oeuvre elle-même comme pouvait le faire Le Caravage avec ses pinceaux cinquante ans plus tôt. Ici comme là, les personnages figurent en pleine lumière alors même que, dans ce tercet, ils ne sont pas nommés.

Qui est cette femme et de quoi cette époque est-elle le nom ? Nul ne sait, mais la turgotine de l’imaginaire bat la campagne. Force est de constater que quatre siècles plus tard, la puissance évocatrice de ce haïku reste intacte.

Jean Le Goff

11 janvier 2014

Bibliographie :

– Anthologie du poème court japonais. Présentation, choix et traduction de Corinne Atlan et Zéno Bianu. nrf / poésie / Gallimard. Paris 2002. 240 pages.
– La Littérature Japonaise. René Sieffert. Publications Orientalistes de France. Paris 1973. 240 pages.
– L’homme qui ne vécut que pour aimer. Saikaku. Editions Picquier Poche. Paris 2009. 454 pages.

4 réflexions au sujet de « HAIKU DU COEUR N° 99 »

    • C’est drôle… je découvre votre haïku juste au-dessus et je me dis que le texte et votre tercet entrent en résonance l’un avec l’autre, comme une prolongation en quelque sorte. Compliments pour le haïku et merci pour votre point de vue.

      Jean Le Goff

    • Merci pour ce compliment, c’est un réel plaisir que de choisir, préparer, présenter ces Haïkus du Coeur et dès lors où ils sont agrémentés de commentaires, ce plaisir est amplifié. Amitiés

      Jean

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