HAIKU DU COEUR N° 113

L’Ermitage en face de la lune

Si on l’ornait d’un manche
la lune
quel bel éventail

Yamazaki Sôkan

1465 – 1553

(trad : Henri Brunel)

Ce haïku m’évoque ces photos de visites touristiques dont les Japonais sont si friands et sur lesquelles on voit une personne au premier plan et un site remarquable (Tour Eiffel ou Mont Saint-Michel par exemple) en second rideau et qui tient dans la main du personnage prenant la pose tout souriant.

Ici le sujet de la photo pose avec un bâton levé au-dessus de sa tête et la pleine lune dans son prolongement donne l’illusion d’un éventail fixe. Elle représente ainsi l’écran à main rigide et magistral en sa paisible rondeur.

Ce haïku du seizième siècle préfigure magistralement l’aspect « photogénique » que peut revêtir un tel poème bien avant naturellement l’invention de la boite magique qui constituera le daguerréotype né en 1839.

Pourtant l’image décrite ne constitue nullement un « cliché » au sens littéraire du terme. Bien au contraire, son originalité conforte le lecteur dans l’impression qu’un oeil aiguisé doublé d’une plume subtile peut être créateur d’oeuvres remarquables.

Sôkan, le méditant bien nommé, crée l’évènement en offrant une image que les autres ne voient pas. Peut-être suggère-t-il de ce fait que la lune est à portée de chacun de nous ? Symbole inaltérable du temps qui passe, du temps vivant dont elle est la mesure par ses phases successives et régulières, elle évoque métaphoriquement la beauté. N’ayant pas de lumière propre, la lune par ailleurs renvoie au domaine de la connaissance, par reflet, liens, analogies, comparaisons, celle-ci s’élaborant en chacun afin qu’il accède à la compréhension du monde.

Yamazaki Sôkan au cours de sa vie, décida de s’arrêter pour fonder « L’Ermitage en face de la lune ». Ce lieu était consacré à la méditation, et n’est-ce pas le hasard si l’Histoire n’a pas retenu sa localisation exacte ? Est-ce Osaka, ou est-ce Kyoto ou Hyogo ? Les avis sont partagés.

L’air de rien et au bout d’un manche, la lune est accessible dit Sôkan de son ermitage au XVIème Siècle. Les feux de l’imagination, ceux de la capacité d’étonnement et d’émerveillements, sont à eux seuls capables de nous la décrocher et par suite de nous conduire sur la route du plaisir de vivre en harmonie avec notre univers. L’ermitage en face de la lune s’offre au regard de chacun de nous dès lors qu’il y consacre quelque attention.

Jean Le Goff

12 avril 2014

Bibliographie :

– Humour zen de Henri Brunel aux éditions Calmann-Lévy.

6 réflexions au sujet de « HAIKU DU COEUR N° 113 »

  1. attention, mais aussi détachement pour voir les petits riens somptueux du quotidien …

    pour voir la lune
    rejoindre l’hermitage
    saisir l’éventail

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