HAIKU DU COEUR N° 117

LES DEUX FACES DE L’OREILLER

regardant, regardant
les fronces de l’oreiller –
longue est la nuit

Matsunaga Teitoku

1571 – 1654

L’avantage d’un haïku, s’il est sincère, c’est qu’il est unique par-delà les époques et les lieux, il reste celui-là, éternelle chrysalide d’un temps qui vient de se dissoudre. Se faisant, le haïjin qui le cueille ne risque en aucun cas l’écueil de l’écrivain pathétique qui écrit inlassablement le même livre que ce soit un roman, une nouvelle, un essai, une poésie. La capacité d’un auteur de haïkus à se renouveler est l’une de ses raisons d’être. Trois siècles et demi plus tard, ce haïku de Teitoku me parait fort bienvenu pour illustrer ce propos.

Cependant, deux hypothèses peuvent apparaitre à l’esprit du lecteur à l’issue de cette consultation. La première renvoie à la fièvre, la douleur physique, voire la douleur morale (souffrance psychologique liée au deuil par exemple). La fièvre en particulier, peut engendrer des hallucinations auxquelles les fronces de l’oreiller peuvent ne pas être étrangères, comme peuvent l’être le rebord d’une fenêtre ou un point lumineux non identifié. Que celui qui n’a jamais vécu un épisode fébrile me jette la première pierre ! De nos jours, la capacité à soigner de telles affections s’est considérablement améliorée… « dans les pays développés » seront nous enclins à préciser. Quatre-vingt personnes récemment victimes du virus Ebola en Guinée ne peuvent faire oublier les conditions de soins innommables de populations entières à travers le Monde.

Une seconde hypothèse oriente le lecteur du tercet de Teitoku vers une toute autre destination. Ne serait-ce pas aux fronces de l’oreiller d’herbes qu’il souhaiterait nous amener ? Pour Sôseki et bien d’autres auteurs, l’oreiller d’herbes est en effet synonyme de voyage. La nuit ne serait-elle pas interminable pour celui qui est sur le point de partir ? Dès lors les fronces deviennent synonymes d’attente enfiévrée. Partir, c’est comme mourir un peu mais c’est aussi renaître à d’autres lieux, d’autres gens, d’autres habitudes ; partir, c’est rompre avec les vicissitudes et se créer un nouvel espace qui suscite le rêve avant même d’avoir été découvert. Alors, au-delà du silence de la nuit on se prend à adopter l’attitude donquichottesque où le réel n’est plus qu’un accessoire, un décor. Ces nuits-là finissent plus belles que les jours et au diable l’insomnie ! Dans ce cas, c’est aux fronces de l’oreiller qu’une autre vie est apparue, celle d’être libre tout simplement.

Jean Le Goff

10 mai 2014

Bibliographie :

– le haïku de Teitoku est extrait du site de Daniel Py haicourtoujours.fr et traduit d’après Blyth.

4 réflexions au sujet de « HAIKU DU COEUR N° 117 »

  1. J’aime beaucoup cet article n° 117,pensant à vous dans l’après Millau, alors que les nuits sur l’oreiller furent plus ou moins reposantes !
    Trou de sa tête
    dans le creux de la taie
    — humer son parfum

  2. merci- ce haiku suggère….il ouvre sur le rêve ou le cauchemar et la vie et les départs…
    rien à voir avec ce haiku..je cherche à renouveler mon adhésion.. j’ai perdu l’adresse
    où envoyer le chèque suite à une maladresse…j’ai envoyé un mail au secrétaire..sans
    réponse..merci de me redonner les coordonnées..
    j’ai vu que vous aviez fait quelque chose sur Kérouac il y a 2 ou 3 ans-
    comment retrouver? merci

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