HAIKU DU COEUR N° 157

HAIKU DU COEUR N° 157

 

Tristesse et beauté

 » Il y a dans les Vues illustrées des sites célèbres de la capitale, un passage que l’on cite souvent et qui évoque la fraicheur des soirées sur les bords de la rivière Kamo (…) Durant l’été 1690, le poète Bashô se rendit également sur ces lieux et écrivit :  » C’est du coucher du soleil aux premières lueurs de l’aube, installé au bord de la rivière en mangeant et en buvant du saké, qu’il faut jouir de la fraicheur du soir. Les femmes nouent leur obi de façon majestueuse, les hommes sont revêtus de leur haori, des bonzes et de vieux messieurs se mêlent à la foule et même des apprentis tonneliers ou forgerons chantent à tue-tête. Une vraie scène de la capitale !

La brise de la rivière

Un léger kimono fauve sur le dos

Fraicheur du soir

Il y a sur les berges de la rivière toutes sortes de curiosités, des petits théâtres avec des lanternes de papier, des lampes à huile et des feux de joie qui brillent en plein jour « .

Cet extrait est issu de Tristesse et Beauté, le dernier roman publié en 1965 par Yasunari Kawabata ( 1899 – 1972), auteur majeur du XXème siècle et qui fut le premier Prix Nobel japonais de littérature. L’intensité dramatique du récit contraste singulièrement avec les scènes relatées sur un mode esthétique – comme celle qui précède – ou sensuel.

Otoko fut séduite à dix-sept ans par Ôki, de plusieurs années son aîné. Elle a vécut ensuite dans le souvenir de son amant. Vingt ans plus tard, devenue peintre, elle s’éprend d’une jeune élève Keiko, à qui elle confie son secret.  » Nul ne se serait aperçu de sa tristesse s’il n’y avait eu, lorsqu’elle songeait à Ôki, une telle mélancolie dans ses yeux. Mais cette ombre de mélancolie qui se lisait dans son regard et qui n’était autre que son désir d’être aimée, la faisait paraitre plus belle encore aux yeux d’autrui « .

Keiko, admiratrice de sa maitresse se prend à échafauder alors des plans machiavéliques pour nuire à celui qu’elle considère comme un lâche.  » – Parce que je ne suis pas aussi sotte que vous qui, depuis vingt ans, continuez à aimer un homme qui ne vous a fait que du mal !  » Le roman bascule dans celui de la vengeance.

A partir d’une intensité dramatique qui va crescendo, Kawabata amène son lecteur dans les arcanes de la compromission de l’âme humaine. La noirceur des répliques alterne avec des scènes d’une beauté voire d’une sensualité époustouflantes. Que Bashô apparaisse ici, qui pourrait s’en étonner, lui qui était passé maitre pour fixer par épisodes les strates de la vie ?

Au décours du roman l’auteur apporte un éclairage sur la manière de vivre le temps qui passe.  » Si le temps cosmique s’écoule à la même vitesse pour tous les hommes, le temps humain, lui, varie selon chacun. Le temps s’écoule pareillement pour tous les êtres humains, mais chaque homme se meut en lui selon un rythme qui lui est propre « .

Au coeur de ces passions, la plume de Kawabata glisse jusqu’à l’épure, induisant un questionnement permanent qui enrichit plus qu’il n’altère, et rendant à travers ses personnages l’infinie complexité de l’être au monde.

Jean Le Goff

7 février 2015

Bibliographie :

Tristesse et beauté dans Romans et Nouvelles de Yasunari Kawabata.

La Pochothèque chez Albin Michel. Paris 2008. 1624 pages.

Glossaire :

– Haori : Longue veste que l’on met par-dessus le kimono lors de cérémonies

– Obi : Ceinture large nouée dans le dos et indispensable pour porter le kimono. Celui de la femme est richement décoré.

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2 réflexions au sujet de « HAIKU DU COEUR N° 157 »

  1. magnifique..l’extrait de basho dans son apparente simplicité donne à voir une émouvante beauté…
    en plus la suite donne envie de lire ce roman.
    merci..

    • Vous ne serez pas déçu, ce roman est considéré comme l’oeuvre magistrale de Yasunari Kawabata,
      merci et bien cordialement,
      Jean Le Goff

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