HAÏKU DE COEUR N° 85

Je mange du raisin
grain après grain –
comme une grappe de mots

Nakamura Kusatao (1901-1983)

Le poème court japonais d’aujourd’hui, Corinne Atlan / Zéno Bianu, Poésie/Gallimard, 2007

Nakamura Kusato fut un des plus illustres poètes du haïku contemporain. Membre de la communauté haïku de l’Université de Tokyo, il publie ses premiers poèmes en 1929, dans la revue Hototogisu, dont il sera membre actif jusqu’en 1944. A cette date, il fonde sa propre revue Baryonku.
Choshi est son premier recueil de haïkus, publié en 1936. Il sera suivi de Hi no tori en 1939 et Baryonku en 1941.

Si je n’avais pas vu le nom de l’auteur, j’aurais pensé que ce haïku émanait d’une femme… Peut-être parce qu’il me rappelle vaguement un des miens :

de partout
surgissent des chants d’oiseaux
~ je croque une fève

Juin, 2009

Le raisin, la fève, une manière de célébrer la saison en la savourant. Mais la similitude s’arrête là.

Qui prétend que la comparaison dans le haïku n’est pas la bienvenue ? Celle-ci est franche, directe, sans ambages mais très inattendue. Quoique… un poète ne se délecte-il pas des mots comme d’un fruit ? De la même manière, il en apprécie délicatement, lentement, la rondeur, la texture, les arômes, la tenue… Pour écrire, il n’a pas seulement besoin d’encre mais de salive !

Dans ce haïku, l’harmonie imitative (labiales et palatales) est d’ailleurs très suggestive. J’aimerais entendre les sonorités du poème d’origine, écrit en japonais, histoire de comparer la mise en bouche.

Bonne dégustation !

Danièle Duteil

HAÏKU DE COEUR N° 22

Je confectionne un kimono de printemps.
Sur ma vieille règle
les lettres de mon nom s’estompent.

Aya Shobū (1924-2005) in Du rouge aux lèvres, Haïjins japonaises, Makoto Kemmotu , Dominique Chipot, La table ronde, 2008.

J’ignore quel âge Aya Shobū pouvait avoir lorsqu’elle écrivit ce haïku. Elle prépare le printemps, se voulant élégante dans le nouveau kimono qu’elle portera sans doute lors du hanami. La première ligne évoque l’allégresse d’une jeune femme qui songe à sa parure. Mais très vite, la seconde observation montre une prise de conscience : les saisons se succèdent et le temps passe, marquant toute chose – et tout individu – de son empreinte. La femme qui s’exprime n’est plus (ou ne se sent plus) très jeune sans doute puisque sa règle a pris la patine des ans, semblant altérer du même coup les traits de sa propriétaire dont le nom même s’efface.
Au premier degré, il s’agit là d’une tranquille acceptation du cours de la vie et d’un simple constat introduit avec élégance à travers le concept esthétique nommé sabi. Cependant, je ne peux m’empêcher d’y voir, évoquée en pointillés, une allusion à la condition féminine. Car les femmes, en ce milieu du XXe siècle, demeurent malgré tout quelque peu dans l’ombre, assujetties qu’elles sont aux règles sociales, dans une société (japonaise) dominée par le masculin et, dans la sphère familiale, par époux et souvent belle-mère.
Certes, Aya Shobū écrit et fréquente les milieux littéraires. Mais il y a fort à parier qu’elle ait ressenti des difficultés à exister pleinement en tant que femme.

Danièle Duteil

HAÏKU DE COEUR N° 14

le liseron du soir
la grâce
des choses cachées

Chiyo ni (1703-1775), trad. CHENG WING fun & Hervé COLLET

 

夕顔や
物のかくれて
うつくしき

yûgao ya
mono no kakurete
utsukushiki

Il existe bien des formes de haïku. Beaucoup sont simplement descriptifs ou contemplatifs. Mais il semble que les plus aboutis soient les moins bavards, ceux qui épurent le langage, se contentant d’effleurer la page d’une esquisse.

Comme la fleur de liseron qui, le soir venu, préserve l’intimité de ses formes en refermant sa corolle, le haïku se doit de garder une part de mystère. Ainsi, ne dévoilant pas d’emblée tous ses attraits, il invite les lecteurs et lectrices à se pencher sur lui un peu plus longtemps, à se questionner,  à ébaucher des hypothèses, à projeter leur propre sensibilité sur les mots pour permettre au(x) sens d’éclore. Que l’auteur.e capable d’octroyer cette liberté à ceux et celles qui le/la lisent fait alors preuve de grâce et d’élégance ! Chiyo ni le sait bien qui acquiescerait volontiers sans doute aux paroles de Maurice Coyaud rappelant ainsi l’idéal japonais du yûgen (ou « ineffable ») :

ne pas dépasser le seuil de la simple suggestionlaisser les portes du sens grandes ouvertes.

 

Danièle Duteil