WAKA DU COEUR N° 274

En passant

WAKA DU COEUR N° 274

Chassé-croisé

 

Du Mont des Rencontres

la Barrière quelle sorte

de barrière est-elle

pour qu’il me faille errer parmi

les taillis de mes soupirs

Murasaki Shikibu

 

Vous l’aurez deviné la  » chroniqueuse de Cour  » Murasaki Shikibu rapporte ici le poème d’une femme qui n’ose avouer sa flamme à l’homme qu’elle aime.

L’image du taillis pour évoquer les soupirs apparaît fort à propos et donne à l’oeuvre une connotation de grande confusion renforcée par la répétition du mot  » barrière  » en préambule.

Décidément le Mont des Rencontres peut apparaître autant déconcertant qu’il peut-être enthousiasmant.

Petit à petit, tout au long de cette oeuvre monumentale, Murasaki Shikibu laisse transparaître tous les aléas, les déconvenues mais aussi les grands bonheurs que les relations humaines sont à même d’instaurer.

Le dit du Genji dans son ensemble traduit un gigantesque chassé-croisé entre le Genji et les membres de son entourage.

Pour l’heure, celle qui soupire ici va se faire nonne : preuve que le terme chassé-croisé n’est pas un vain mot.

 

Jean Le Goff

15 juillet 2017

Bibliographie :

  • Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu aux éditions Verdier. Paris 2011. 1460 pages.

WAKA DU COEUR N° 273

En passant

WAKA DU COEUR N° 273

Dialogue amoureux

 

A corps perdu

je vous aime et le signe

en est que céans

le destin qui ménagea

cette rencontre est profond

Ainsi parle Le Prince à celle qui au moment de son exil sut la séduire et lui apporter du réconfort.

Insignifiante

et sans rien qui méritât

votre attention

comment donc à corps perdu

de vous ai-je pu méprendre

lui fait-elle réponse.

Exemple oh combien significatif d’une préciosité de langage qui ennoblit, s’il en était besoin, le dialogue amoureux. L’un et l’autre de ces êtres est exalté. Par cette fougue, ils se livrent à une véritable joute qui traverse toutes les époques mais qui revêt ici un style et fait émerger des mots unissant les amants  » à corps perdus « .

Certes, nous conviendront que le discours amoureux a beaucoup évolué mais arrêtons-nous un instant sur celui-là pour constater combien en termes choisis ces choses-là sont dites !

Jean Le Goff

8 juillet 2017

 

Bibliographie :

  • Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu aux éditions Verdier ; Paris 2011 ; 1460 pages.

WAKA DU COEUR N° 272

En passant

WAKA DU COEUR N° 272

Amours contrariées

La semaine dernière nous avons quitté le Prince en période d’émoi amoureux. Une jouvencelle se laissait gentiment apprivoiser…

 

J’avais foi en vous

et forte de vos serments

je vous attendais

sûre que jamais les flots

ne submergeraient les pins

 

Mais vous conviendrez que ce waka témoigne aussi de quelques appréhensions plus ou moins mystérieuses que l’élue formule à demi-mots. Tout se passe comme si la toute belle considérait la situation bien trop exaltante pour être vraie.

Le vieil empereur va lui donner raison et corroborer ses craintes indirectement. Par on ne sait quelle lubie, il décide de lever la sanction vis-à-vis du Prince et décrète qu’il peut ou plutôt qu’il doit rentrer d’exil.

Dès lors, puisque ce désir s’apparente à un ordre, le Prince se conforme à la décision et décide de revenir seul en ville, énonçant à sa dulcinée une vague promesse de retour qu’en amoureuse éplorée la belle ne croit pas vraiment.

Moralité : à la Cour de cette époque les actions et décisions résultaient parfois de préoccupations liées à l’étiquette. Pour éviter la disgrâce que n’était-on conduit à faire ou à ne pas faire ? Mais au fait … l’an Mille est-il si loin ?

Jean Le Goff

1er juillet 2017

Bibliographie :

  • Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu aux éditions Verdier ; Paris 2011 ; 1460 pages.

WAKA DU COEUR N° 271

En passant

WAKA DU COEUR N° 271

Après la pluie …

 

Quand j’imaginai

la fureur de la tempête

dessus vos rivages

mes manches se sont trempées

aux vagues qui n’ont de cesse

Murasaki Shikibu

Si vous êtes fidèle à la rubrique HAIKU DU COEUR sans doute vous souvenez-vous que durant tout l’été dernier nous avons consacré nos articles à des waka – courts poèmes de cinq vers, ancêtres des haïkus -, extraits de l’oeuvre primordiale de la littérature japonaise intitulée Le Dit du Genji écrite vers l’an Mille par une dame de Cour connue sous le nom de Murasaki Shikibu. D’ailleurs, si vous souhaitez vous référer à ces billets de l’été 2016, je vous engage à remonter sur ce blog jusqu’aux Waka du Coeur n° 218 à 231.

Nous en étions arrivés au Livre Treizième dans la lecture, et c’est précisément le waka qui figure en ouverture de ce chapitre que nous reprenons en introduction de ce commentaire. Vous l’avez compris, Le Genji, entendez Le Prince, et ses aventures ou plutôt ses impressions et ses états d’âme nous accompagnerons jusqu’à l’automne et je souhaite que vous aurez plaisir à le suivre dans ses pérégrinations.

Pour l’heure, Le Prince s’ennuie. Son exil sur les rivages d’Akashi où il ne peut que constater les ravages des tempêtes qui se succèdent ne contribuent guère à lui remonter le moral. Dès lors, il se lamente et des larmes ruissellent sur ses joues jusqu’à venir mouiller ses manches après qu’il se soit essuyé le visage.

Cependant, esthète autant fasciné par les spectacles de la nature que par la beauté des femmes, il ne tarde pas à entrer en relation épistolaire avec une demoiselle :

Si elle contemple

ces mêmes cieux que vous

aussi contemplez

c’est parce que ses pensées

rejoignent vos pensées

… la suite samedi lors du prochain épisode, vive l’été et … au plaisir !

 

Jean Le Goff

24 juin 2017

 

Bibliographie :

  • Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu ; traduit du japonais par René Sieffert ; éditions Verdier ; Paris 2011 ; 1460 pages.

HAIKU DU COEUR N° 270

En passant

HAIKU DU COEUR N° 270

 

TOUCHANTES FLEURS

 

Fleur d’un soir

Ephémère et mélancolique

Qui demain ne sera plus

Natsumé Sôseki

1867 – 1916

 

S’il est vrai que le printemps est la saison des fleurs, enivrons-nous jusqu’à plus soif à présent que cette saison tire à sa fin. Arrêtons-nous un instant devant un buisson de roses, la fleur d’un seringua, celle d’un hortensia ou l’éclat si particulier des capucines dont la couleur orange est d’un tendre quasi-magique au-dessus de vieilles pierres ternies par les ans. Le rose d’une fleur de géranium rivalise parfois avec le jaune moucheté d’une petite pensée : c’est un spectacle permanent que celui des fleurs, et le vocabulaire peut arriver à manquer pour en décrire la variété.

Avec ce haïku, Natsumé Sôseki se situe dans le rôle qu’il adore : celui de faire prendre conscience de la fragilité des choses.

Dès lors, le choix de ce haïku pour clore le cycle du printemps n’est bien entendu pas anodin, comme il ne peut être fortuit de terminer la séquence dédiée à Sôseki par ce tercet.

Expression de l’éphémère, le haïku en général peut sembler parfois nostalgique comme s’il s’employait à faire prendre conscience que le temps qui passe ne s’écoule pas sans un certain nombre de conséquences. La fleur incarne sa fuite inexorable ; délicate par essence, elle concentre autour d’elle toutes les fragrances de la condition humaine. La fleur illustre magistralement le passage flamboyant d’une vie, qui par nature, ne peut se prolonger indéfiniment.

Jusqu’à ce que nos yeux se ferment, qu’il nous soit permis de contempler les fleurs sans modération.

Au plaisir … et à la semaine prochaine pour d’autres aventures poétiques au coeur du bel été !

 

Jean Le Goff

17 juin 2017

 

Bibliographie :

  • Haïkus de Sôseki ; éditions Philippe Picquier poche ; Paris 2009 ; 140 pages.

HAIKU DU COEUR N° 269

En passant

HAIKU DU COEUR N° 269

ETERNEL PRINTEMPS

 

Estampe au mur

Oubliée par le temps

Eternel printemps

Natsume Sôseki

1867 – 1916

 

Nous achèverons notre balade dans l’oeuvre de Sôseki avec le dernier samedi du printemps la semaine prochaine. Cet été, nous exhumerons d’autres oeuvres japonaises classiques, et tout aussi touchantes, mais le 24 juin, il sera bien assez tôt pour en parler.

Pour l’heure, faisons comme si le printemps était éternel comme sur cette estampe et dans le haïku qui en découle.

A travers ses écrits, Sôseki se décrit comme un contemplatif. Evoquant son enfance, il rapporte qu’une de ses distractions favorites était de passer de longs moments à dérouler des collections de kakemonos pour les admirer. Par sa poésie, on imagine très bien le petit garçon solitaire et un peu mélancolique occupé à échafauder des histoires le front penché au-dessus des oeuvres picturales.

A l’évidence, Sôseki aimait à observer, méditer puis rapporter les émotions qui résultaient de ces moments de solitude. La plume tel un scalpel disséquait en silence des impressions qui de fugaces devenaient ainsi plus durables. Les haïkus nés ainsi sont selon leur auteur :  » le souvenir de la paix de mon coeur… » Les avoir rendus publics fut pour lui dicté par la volonté qu’ils soient partagés et appréciés dans un élan d’universalité.

D’autant plus éternel sera le printemps qu’il passera sous les feux de l’écriture, semble nous enseigner Sôseki.

Que le monde virtuel et les joyeusetés de l’informatique paraissent bien loin de cette philosophie…

 

Jean Le Goff

10 juin 2016

 

Bibliographie :

  • Haïkus de Sôseki ; éditions Philippe Picquier poche ; Paris 2009 ; 140 pages.

HAIKU DU COEUR N° 268

En passant

HAIKU DU COEUR N° 268

LOIN DU MONDE

 

Loin du monde

Mon coeur est libre

Journée de printemps

Natsumé Sôseki

1867 – 1916

 

Que ce nouvel arrêt sur image vous permette d’apprécier à sa juste valeur ce nouveau haïku né de la plume de Sôseki. Peut-être vous apparaitra-t-il comme à moi en tant que vibrant plaidoyer vis-à-vis de l’indépendance et de son corollaire : la solitude ?

Conjointement, l’auteur dévoile ici un pan de son goût pour le travail de méditation et de réflexion loin des fureurs du monde, accaparé qu’il est par la construction d’une oeuvre qui, un siècle plus tard ne vieillit guère. Les haïkus ont en effet une importance toute particulière dans le monument de littérature et de poésie élaboré par Sôseki.

Le printemps est saison de liberté avec ses aurores animées par les chants d’oiseaux et ses soirées prolongées auprès d’une nature enrichie de senteurs multiples. Le printemps donne à voir de notre puissance à embrasser le monde ou à nous en extraire comme dit ce tercet.

Le poète est loin du monde même si grâce à ses mots et sa langue il s’en rapproche à pas feutrés ; le poète a le coeur libre, ses mots sont là pour nous en convaincre.

 

Jean Le Goff

3 juin 2017

 

Bibliographie :

  • Haïkus de Sôseki ; éditions Picquier poche ; Paris 2009 ; 140 pages.