HAIKU DU COEUR N° 144

 » Celui qui a lâché prise « 

sur la pointe d’une herbe

une fourmi

sous le ciel immense

Hosaï

1885 – 1926

Nouveau numéro de Haïku du Coeur : la rubrique entame sa troisième année d’existence par ce haïku de Hosaï, Maitre haïjin qui occupe une place particulière dans la poésie japonaise du vingtième siècle.

Hosaï nait en 1885 dans une ville côtière de la mer du Japon. Passionné de philosophie taoïste, il mène une existence de jeune homme érudit jusqu’à sa vingt et unième année. Inscrit en faculté de Droit, il se destine à un métier porteur d’avenir dans le secteur florissant des assurances. Il s’éprend d’une cousine versée dans la littérature avec qui il veut se marier. Mais son existence bascule parce que le frère ainé de la jeune femme s’oppose à cette union, évoquant des risques liés aux mariages consanguins.

Le dépit amoureux qui s’en suit conduit le jeune homme à se consacrer à l’étude des textes bouddhiques, à consommer du saké plus que de raison et à prendre Hosaï pour nom de plume, nom qui signifie :  » Celui qui a lâché prise « .

Dans le haïku qui ouvre cet article, on constate l’intérêt de l’auteur pour les plus petits et sans doute les plus fragiles êtres qui peuplent la nature. La fourmi, la libellule, les puces même parfois, occupent une place non négligeable dans l’oeuvre de Hosaï.

De la fourmi jusqu’au  » ciel immense « , le monde est monde, et le chemin évoqué ici n’est qu’un brin d’herbe. La transposition avec la condition humaine est suggérée avec délicatesse et conduit à la méditation. C’est ainsi que l’oeil autant que la plume inclinent vers l’humilité. Il y a chez Hosaï une préoccupation constante à établir des liens entre tous les êtres de la nature, fussent-ils de taille modeste.

Prenons le temps de regarder l’insecte dans son milieu naturel, nous découvrirons beaucoup sur nos propres attitudes.

Jean Le Goff

8 novembre 2014

Bibliographie :

– Hosaï, sous le ciel immense sans chapeau.

Poèmes choisis et traduits par Cheng Wing fun et Hervé Collet aux éditions Moundarren. Millemont 2007. 124 pages.

HAIKU DU COEUR N° 143

PREMIERE NEIGE


La forêt obscure

Avale avidement

Sa première neige

Richard Wright

1908 – 1960

Le cycle Richard Wright s’achève aujourd’hui par cette très belle image. La semaine prochaine nous évoquerons l’oeuvre d’un autre auteur mais je tenais à célébrer le deuxième anniversaire de cette rubrique avec Richard Wright sur l’oeuvre duquel il est toujours plaisant de se pencher.

Dans ce tercet, l’intention portée par la nature apparait étonnamment juste. Que l’on s’imagine une soirée d’hiver au coin d’une cheminée sur un sommet, juste au moment où la saison bascule. Les premiers flocons apparaissent et disparaissent quasi-instantément comme englouties dans les ramures des grands arbres.

Les amoureux de la nature comprendront. Car le haïku a pour vertu de faire aimer la nature. C’est un chant dédié, un hymne aux choses simples que la nature nous offre.

Ce tercet est-il le signe avant-coureur d’un hiver de neige ? Nul ne sait. Il constitue plus prosaïquement le point final de la deuxième saison des Haïkus du Coeur.

En avant pour l’Année Trois de cette rubrique qui, je l’espère suscite toujours de l’intérêt.

Jean Le Goff

1er novembre 2014

Bibliographie :

– Haïku, cet autre monde. Richard Wright. Introduction de Julia Wright. Traduction de Patrick Blanche. Edition La Table Ronde. Paris 2009. 302 pages.

HAIKU DU COEUR N° 142

UN AUTRE MONDE

The lighted toy shop

Seen through a frozen window

Is another world

.

L’magasin d’jouets

Vu d’une fenêtre glacée

– Un autre monde

.

Le magasin de jouets

Vu d’une fenêtre glacée

– Un autre monde

.

Richard Wright

1908 – 1960

Tout se passe comme si Richard Wright avait voulu consacrer les dernières années de sa vie à faire revivre son enfance ou tout au moins à en laisser des traces grâce au formidable mode d’expression poétique qu’est le haïku.

Ce tercet m’évoque le personnage de Cosette dans Les Misérables de Victor Hugo. On y revoit l’enfant de sept ans revenant du bois avec un seau d’eau à la nuit tombée. Avant de rentrer chez les Thénardier, elle s’arrête un instant à la devanture du magasin de jouets et son regard s’illumine devant la merveilleuse poupée qui incarne de manière surnaturelle « cet autre monde » qu’elle n’est pas en mesure d’approcher. En trois vers, Richard Wright me suggère que Jean Valjean est sur le point d’apparaitre.

Avec la traduction proposée dans l’ouvrage cité en référence, il me semblait que les abréviations étaient incongrues et n’ayant pour utilité que de respecter le nombre de pieds, je me suis autorisé à remanier le premier vers.

Richard Wright suspendait ses haïkus dans son intérieur, tout autour de lui, comme s’il voulait retenir les mots, tels des photographies, derniers témoins d’un autre temps. Ce haïku est le produit de la grande affaire existentielle de son auteur : lutter contre l’injustice.

Les derniers souffles de Richard Wright nous parviennent avec force de nombreuses années après et témoignent de la grande humanité de leur auteur.

Jean Le Goff

25 octobre 2014

Bibliographie :

– Haiku, cet autre monde. Richard Wright. Introduction de Julia Wright. Traduction de Patrick Blanche. Edition La Table Ronde. Paris 2009. 302 pages.

HAIKU DU COEUR N° 140

LE VIEIL HOMME ET L’HIVER

Un vieil homme seul

Tard par une nuit d’hiver

Bavardait sans fin

Richard Wright

1908 – 1960

Quelle formidable opposition ici entre l’évocation du crépuscule de l’existence et les forces de vie qui peuvent souvent y habiter !

En trois vers, l’auteur résume ainsi toute l’énergie que peut manifester une personne à « se sentir au monde » quel que soit son âge.

Les esprits chagrins rétorquerons que cette volubilité peut être truffée d’incohérences et que cette conversation avec soi-même ne revêt pas le moindre intérêt. Voire ?

Les autres, tous les autres, clameront que la voix prolonge la voie car lorsque la voix s’élève, il y a toujours une vie à y être accrochée.

Car dans ce tercet, c’est bien le mot « seul » qui chagrine le plus. Cette solitude apparaît si délétère pour nombre de personnes chez qui le grand âge est arrivé.

Jean Le Goff

18 octobre 2014

Bibliographie :

– Haïku, cet autre monde. Richard Wright. Introduction de Julia Wright. Traduction de Patrick Blanche. éditions La Table Ronde. Paris 2009. 302 pages.

HAIKU DU COEUR N° 139

LEVRES SANS VOIX

 

Fêtes de Noël –

La putain se fait des lèvres

Plus grandes que nature

 

The Chritmas season –

A whore is painting her lips

Larger than they are

Richard Wright

1908 – 1960

 » Cet autre monde  » mis en scène ici par Richard Wright, est celui des déshérités, des laissés-pour-compte, des refoulés d’une société qui les ignore sous des préjugés raciaux en l’occurrence. Réminiscence d’une enfance meurtrie par l’injustice et la misère, Wright n’aura de cesse que de livrer une autre image, un autre éclairage sur ceux qui se débattent en bordure du chemin.

Ce tercet est touchant à plus d’un titre et notamment à cause du caractère illusoire et quelque peu affligeant que peut revêtir la séduction. Il y a fort à parier que le soin apporté à se faire les lèvres dans de telles conditions n’apporte pas grand-chose à la réussite de la fête.

Vraisemblablement extrait de sa mémoire d’enfant, ce haïku de Richard Wright ramène à Black Boy son roman autobiographique déjà évoqué ici. Dans cet ouvrage, il indique  » rien n’était plus étranger à mon entourage que le fait d’écrire ou de désirer s’exprimer par le truchement de l’écriture « .

Grâce à sa plume, il fut reconnu comme le premier auteur afro-américain. Ses combats ont été les prémisses de bien d’autres combats d’une communauté privée de ses droits légitimes. Saisissante de réalisme, l’image véhiculée par ce tercet est bien plus qu’une simple image, elle est le message d’une plume vaillante, qui, à son époque, combattait l’injustice.

Jean Le Goff

11 octobre 2014

Bibliographie :

– Haïku, cet autre monde. Richard Wright. Introduction de Julia Wright. Traduction de Patrick Blanche. Edition La Table Ronde. Paris 2009. 302 pages.

– Black Boy / Une jeunesse noire. Folio édition. Paris 1986. 445 pages.

 

 

HAIKU DU COEUR N° 138

DURANT SEPT SECONDES

 

Elle se dénude

Durant sept secondes la lune

Effleure ses seins

Richard Wright

1908 – 1960

Richard Wright parsème son recueil de haïkus – Cet autre monde, livré à la postérité en 1998 – de tercets à connotations très sensuelles et celui qui ouvre cet article en est un exemple.

Avec l’expression traduite  » Elle se dénude « ,  » While she undresses  » dans l’oeuvre originale, l’auteur traduit une certaine banalité crue qui ne laisse augurer d’aucune effusion. Le second vers introduit une rythmique, comme un temps suspendu avant de voir apparaitre une quelconque émotion. Un rayon de lune modifie la scène soudainement et donne à l’ensemble une dimension érotique.

Par cette traduction, le haïku initial se trouve modifié dans sa construction :

While she undresses

A spring moon touches her breaks

For seven seconds

Outre la lune de printemps, suggestive du désir amoureux et faisant apparaitre le kigo (mot de saison) absent de l’oeuvre traduite en français, la césure nait ici avec les sept secondes. Pour Wright, ce laps de temps très court peut signifier qu’il suffit à l’apparition d’un tel désir, le chiffre sept étant considéré comme chacun sait comme magique car universellement reconnu comme  » le symbole d’une totalité, mais d’une totalité en mouvement ou d’un dynamisme total « .

Dans l’un de ses ouvrages en prose, Richard Wright précise au lecteur la motivation qui le portait à écrire :  » je voulais tenter d’établir une passerelle de mots entre le monde et moi (…), des mots destinés à conter, à marcher, à se battre, à crier cette sensation de faim qui nous travaille tous, cette faim de la vie « .

Le tercet qui ouvre cet article constitue une parfaite illustration de l’intention de l’auteur ; il confirme toute la force suggestive du haïku … en sept secondes !

 

Jean Le Goff

4 octobre 2014

 

Bibliographie :

– Haïku, cet autre monde. Richard Wright. Introduction de Julia Wright. Traduction de Patrick Blanche. Edition La Table Ronde. Paris 2009. 302 pages.

– Dictionnaire des symboles. Jean Chevalier et Alain Gheerbrant. Robert Laffont éditeur. Paris 1991. 1060 pages.

 

HAIKU DU COEUR N° 137

SOUVENIRS D’HIVER

Encore un hiver

Par la fenêtre crasseuse

D’une chambre louée

Richard Wright 1908-1960

Dans Black Boy, le roman autobiographique que Richard Wright consacre à ses années d’enfance, l’auteur décrit la scène suivante ; il s’agit d’une conversation qu’il tient avec une femme, chez qui, il est employé comme domestique après la classe :

–  » En qu’elle classe es-tu à l’école ?

– En septième m’dame

– Alors, quel besoin as-tu d’aller à l’école ? demande-t-elle, surprise.

– Ben… je voudrais devenir écrivain « , marmonnai-je, pas très sûr de moi. Je n’avais pas eu l’intention de lui dire cela, mais elle m’avait donné un tel sentiment de culpabilité et m’avait tellement humilié que j’avais absolument besoin de me réhabiliter.

– Un quoi ? dit-elle, d’un air impératif.

– Un écrivain, marmonnai-je.

– Pour quoi faire ?

– Pour écrire des histoires, murmurai-je en me cabrant

– Tu ne seras jamais un écrivain, dit-elle. Qui diable a bien pu mettre des idées pareilles dans ta caboche de Nègre ?

– Personne, répondis-je.

– ça m’aurait étonnée aussi « , déclara-t-elle avec indignation.

On imagine aisément quel chemin difficile Richard Wright a dû parcourir … On perçoit aussi combien les blessures peuvent se transformer, avec le temps, en d’autres images… de  » fenêtres crasseuses  » par exemple.

Jean Le Goff

27 septembre 2014

Bibliographie :

– Haïku, cet autre monde. Richard Wright. Introduction de Julia Wright. Traduction de Patrick Blanche. Edition La Table Ronde. Paris 2009. 302 pages.

– Black Boy / Une jeunesse noire. Editions Folio. Paris 1986. 445 pages.

 

 

HAIKU DU COEUR N° 136

BREVE DE VIE A NEGREVILLE

 

Un été indien

S’en vient couvrir Nègreville

De ses tonnes d’or

 

C’est très vraisemblablement dans un modeste studio parisien que Richard Wright écrivit ce haïku. Le haïku se cueille sur l’instant mais il peut aussi émerger bien des années plus tard comme celui-ci en l’occurrence. En  1945, Richard Wright publie un roman autobiographique intitulé Black Boy, dans lequel il raconte ses jeunes années dans le Mississipi, Etat considéré comme l’un des plus racistes du pays. Ce haïku s’apparente à un message que délivre nombre d’années après, l’enfant qu’il a été.

L’or, dont il est question dans ce tercet peut émerveiller tout le monde, même celui qui a faim. C’est un or sur lequel personne n’est en mesure de spéculer, un or qui embrase le regard sans crainte de se le voir dérober. Le tercet est d’autant plus touchant qu’on prend le temps de le situer dans le contexte, il est d’autant plus précieux qu’il traduit une époque.

Richard Wright transmet ici le ressenti d’une communauté toute entière qui loin de baisser les bras face à une situation qu’il serait trop confortable d’assimiler à une fatalité, garde la tête haute et jouit, non sans humour, des douceurs de l’été indien. Le caractère emblématique de l’oeuvre n’échappera à personne. Elle ancre son auteur dans la condition qu’il dénonce et de ce point de vue, mérite d’être retenu au-delà de la simple anecdote car elle traduit avec légèreté une situation grave et cruelle. Il y a des haïkus qui touchent juste … au coeur,

Un été indien

S’en vient couvrir Nègreville

De ses tonnes d’or

…. me parait être de ceux-là.

 

Jean Le Goff

20 septembre 2014

 

Bibliographie :

– Haïku, cet autre monde. Richard Wright. Introduction de Julia Wright. Traduction Patrick Blanche. Editions La Table Ronde. Paris 2009. 302 pages.