Du tercet dit Haïku

Cette poésie venue d’ailleurs qui ne pèse pas plus à première vue qu’un grillon, se loge toujours dans ma poche dans un carnet et encage symboliquement ces tercets que l’on nomme autre part haïku(s).

Que veut dire pour moi ce genre de poésie qui a migré vers l’Europe et dont en parle si justement Alain Kervern :

C’est l’instant fugitif, la captation d’un mini évènement incongru ; bref, un léger déclic dans la compréhension du vécu et de s’en saisir pour le fixer dans l’écrit.

Mais il est simple de produire trois lignes qui éblouissent mais combien il est difficile d’écrire un haïku qui fasse sens dans la durée.

Comme l’avait senti Roland Barthes dans sa réflexion :

« Le haïku à cette propriété quelque peu fantasmagorique que l’on s’imagine toujours pouvoir en faire soi-même facilement.* »

J’ajouterais le propos du professeur Tal Ben Shahar* de l’université Harvard :

« Réitérer fréquemment l’exercice du haïku apprend à apprécier les côtés positifs de votre vie au lieu de les considérer comme allant de soi. »

Bien des fois ces trois lignes font ressurgir des petits riens suscitant du plaisir :

Fraîcheur de l’eau l’été

entre les pierres du ru

quand le pied glisse

Il me dit aussi de m’arrêter, de prendre le temps de sentir, de regarder, d’écouter,  de s’écouter :

Deux pigeons gris

se font la cour dans le pin

–bruit de ventilateur

Ou tout simplement savourer l’instant magique :

Face à la mer

sur un banc au couchant

–un sorbet abricot

Et que dire quand cet instant est partagé :

Matin à deux

des tartines beurrées

–l’odeur du seringat

En fait c’est tout simplement pour moi, être en quête de l’épure. C’est se faire au fil du temps un catalogue  de tous ces moments dits « insignifiants » qui ont jalonné les années, et puis de les relire de temps en temps  et les polir commet écrits précieux.

 

  • L’Empire des Signes, R. Barthes- ed Seuil – collection « Points », 2007.
  • L’Apprentissage du bonheur – Tal Ben Shahar – Ed. Belfond, collection
  • « L’Esprit d’ouverture », 2008.


Pour remercier Claudie de son aimable commentaire au Haïku du Cœur N°50.

N° Hommage à Yersin  MINI

(Photo © Dông Phong)

Alexander Yersin (1863-1943) était le pasteurien franco-suisse qui a découvert et vaincu le bacille de la peste en 1894.

Il a vécu les cinquante dernières années de sa vie à Nha Trang (province de Khánh Hòa, au sud du Centre-Viêt Nam), et y a fondé le très réputé Institut Pasteur. Il était aussi le fondateur de la Faculté de Médecine de Hanoi (créée en 1902).

Mais au cœur des habitants de Khánh Hòa, il était surtout le médecin des pauvres. C’est pourquoi il y est toujours vénéré comme un génie bienfaiteur et protecteur, non seulement au sanctuaire dont nous voyons la tombe ci-dessus, mais aussi dans deux pagodes et dans une maison communale (đình)*.

Sur la photo, remarquez les baguettes d’encens que les visiteurs brûlent régulièrement pour honorer ses mânes.

Par ailleurs, des rues de nombreuses villes du Viêt Nam, telles Hanoi, Hô Chi Minh-ville (ex-Saigon), Nha Trang, Dalat, etc…, portent toujours son nom.

Dông Phong

* Édifice public où est honoré le génie tutélaire du lieu, et où se réunissaient les notables de la commune ou du quartier.

Source :

Dông Phong Nguyễn Tấn Hưng, Monts et merveilles au pays du Bois d’Aigle, Éd. Publibook, 2009, pp. 261-286.

HAÏKU DU CŒUR N°43

Confucius est de retour chez … les Chinois !

 

Apprendre quelque chose pour pouvoir le vivre à tout moment,

n’est-ce pas là source de grand plaisir ?

Phrase d’ouverture des Entretiens (I,1)

Cet aphorisme attribué à Confucius (551-479 av. J.C.), ouvre l’article intitulé « Confucius : histoire du penseur » publié par l’Institut Confucius des Pays de la Loire d’Angers*.

Cependant, ce n’est là qu’un résumé, joli mais très réducteur du paragraphe I,1 des Entretiens de Confucius dont voici l’intégralité :

Le Maître a dit : « Celui qui cultive la sagesse et ne cesse de la cultiver, n’y trouve-t-il pas de la satisfaction ? Si des amis de la sagesse viennent de loin recevoir ses leçons, n’éprouve-t-il pas une grande joie ? S’il reste inconnu des hommes, et n’en ressent aucune peine, n’est-il pas un vrai sage ? »**

« N’étant pas né prince, Confucius s’est contenté d’être le maître des princes » : il passait sa vie à enseigner sa philosophie, avec plus ou moins de succès, à la cour de plusieurs « royaumes » de la Chine antique. De son vivant, tout comme Socrate, il n’a rien écrit de ses mains. Ses « Quatre Livres », dont les Entretiens, ne sont que des compilations ultérieures de ses disciples. Et ce qui nous est présenté comme des œuvres de Confucius provient principalement des publications et des commentaires du philosophe chinois Zhu Xi (ou Tchou Hi, 1130-1200), où l’on trouve toute la rigidité sociale de la dynastie des Song (960-1279).

Petite information sur les Instituts Confucius :

Longtemps vilipendé par le régime communiste chinois, qui préférait brandir « le petit livre rouge » du président Mao, le confucianisme est de nouveau à l’honneur : «Plus qu’un homme ou un penseur, et même plus qu’une école de pensée, Confucius représente un véritable phénomène culturel qui se confond avec le destin de toute la civilisation chinoise »*. À tel point que, depuis 2004, le nom de Confucius est donné aux 358 Instituts qui, sur le modèle des Alliances Françaises et des Instituts Goethe des Allemands, diffusent la culture et la langue chinoises dans 105 pays. Il y en a 15 en France***.

Devant cette volonté des Chinois de diffuser leur culture et leur langue, j’ai un gros chagrin : ces dernières années, la France se désengage de plus en plus de la Francophonie et des Centres de Français dans le monde (dont le Viêt Nam). On oublie que la culture et la langue précèdent et développent le business !

Dông Phong

 

* http://www.confucius-angers.eu/linstitut/confucius-histoire-du-penseur/

** S. Couvreur, s.j., Les quatre livres, (original 1895), Kuangchi Press, Taipei, Taiwan, 1972, 749 pages.

*** Ces chiffres ne doivent plus être à jour car ils datent de 2011.

 

Confucius et ses disciples

 

 

 

 

 

 

 

 

Confucius et ses disciples.

Source : http://www.invisiblebooks.com/Psychology%20of%20Goodness.htm

Édition spéciale : Haïku du cœur N°39

Bonsoir chers ami(e)s,

Ce soir, un nouveau Pape vient d’être élu : François, un Jésuite.

La culture vietnamienne a une grande dette envers sa congrégation : notre « écriture nationale » actuelle est l’œuvre des missionnaires jésuites du XVIIème qui ont romanisé notre langue.

Ce Haïku du cœur a été programmé pour samedi 16 prochain. Mais je pense utile de le publier ce soir.

Dông Phong

 

Nhân danh Cha,

và Con

và Thánh Thần,

amen.

 

Au nom du Père,

et du Fils

et du Saint Esprit,

amen.

 

Le christianisme arriva au Viêt Nam en 1615, amené par les missionnaires jésuites. Malgré l’hostilité des mandarins confucéens et du clergé bouddhiste, le succès de leur évangélisation fut rapidement très important : dès 1658, on y comptait déjà plus de 300 000 convertis, pour une population totale qui était bien loin d’atteindre 10 millions d’habitants, contrairement à ce qui se passait, lamentablement, au Japon et en Chine. Actuellement, les catholiques représentent plus de 7% des 90 millions de Viêtnamiens (plus 2% de protestants), ce qui en fait la 2ème chrétienté de l’Asie, derrière les Philippines.

Une des explications de la réussite des missionnaires jésuites est leur maîtrise de la langue viêtnamienne : le plus ancien dictionnaire trilingue viêtnamien-portugais-latin fut publié à Rome en 1651*, avec 6129 entrées principales accompagnées de nombreuses entrées secondaires. Ce dictionnaire est plus qu’un simple lexique, c’est un véritable vade mecum qui explique aux missionnaires toute la complexité socioculturelle du pays appelé à cette époque Đại Việt, et divisé en deux « royaumes » en guerre civile que les Européens nommaient Tunquin au nord et Cochinchine au sud. En outre, son vietnamien romanisé est à l’origine du quốc ngữ, l’écriture nationale officielle du Viêt Nam actuel. Beaucoup plus facile que le chinois et l’écriture démotique nôm utilisés antérieurement, cette transcription romanisée permet à plus de 90% de Viêtnamiens d’être maintenant alphabétisés**.

Si j’ai cité, ci-dessus, la prière « Au nom du Père… », c’est parce que sa traduction en viêtnamien fut l’objet d’une célèbre controverse théologique au sein de l’Église : l’expression nhân danh qui, d’après certains linguistes « sourcilleux », voudrait dire plutôt in nominibus, c’est-à-dire « au nom de chacune » des personnes de la Sainte Trinité, était accusée de rompre l’unicité de celle-ci, exprimée par in nomine qu’on avait l’habitude de réciter dans In nomine Patris, et Filio et Spiritus Sancto*** ! Cette controverse annonça la longue « Querelle des rites » entre les Jésuites d’une part, et les Dominicains et les Franciscains d’autre part, qui aboutira, parmi d’autres raisons, à la suppression de la Compagnie de Jésus entre 1773 et 1814.

Traduttore, traditore ! Cependant, cette soi-disant « mauvaise » traduction de « In nomine Patris,… » est toujours en usage chez les chrétiens viêtnamiens, et n’a aucunement nui à leur grande ferveur.

Dông Phong

PS : Je ne suis ni chrétien ni bouddhiste, ni…, mais simplement un mécréant curieux qui baguenaude chez les chrétiens, les taoïstes, les bouddhistes et autres croyants.

* Alexandre de Rhodes, Dictionarium Annamiticum, Lusitanum, et Latinum, Rome, 1651.

** Si vous permettez une petite pub : j’ai raconté tout cela dans mon bouquin Le Viêt Nam du XVIIème – Un tableau socioculturel, Éd. Les Indes savantes, Paris, 2011, 249 pages. Voir : http://www.lesindessavantes.com/db/record.php?id=305 .

*** In Alain Forest, Les missionnaires français au Tonkin et au Siam, XVIIe-XVIIIe siècles, Éd. L’Harmattan, Paris, 1998, Tome I, p. 41.

Dictionarium

Le Dictionarium (© Dông Phong)

HAÏKU DU CŒUR N°36

 

                      Tháng giêng ăn Tết ở nhà,

Tháng hai cờ bạc, tháng ba hội hè,

                               (Ca dao)

 

La première lune on fête le Têt à la maison,

La deuxième lune des jeux d’argent, la troisième lune des festivals,

                             (Poème populaire anonyme)

 

Les ca dao ou poèmes populaires anonymes sont innombrables au Viêt Nam, et se répètent de génération en génération depuis des siècles.

Les deux vers ci-dessus proviennent d’un ca dao de dix vers, en prosodie « six-huit »*, qui décrit un calendrier de rêve, où il n’y a que des festivités qui alternent avec des activités (surtout agricoles) bien réussies le long des douze lunes de l’année. Malheureusement, ce rêve de loisirs et de réussites n’est jamais réalisé en totalité, car la paix et l’abondance ne sont pas toujours au rendez-vous.

Mais quelle que soit la situation du pays et des gens, le Têt ou Nouvel An Lunaire est toujours célébré avec ferveur pendant au moins trois jours : on nettoie la maison et la décore (avec des fleurs, des vœux calligraphiés sur papier rouge, des estampes poétisées,…), s’habille de vêtements neufs, fait exploser des pétards pour chasser les mauvais esprits, offre des étrennes aux enfants, rend visite aux amis, etc… Et, le plus important, dans chaque famille on se réunit chez « l’héritier cultuel » pour faire des offrandes, avec des mets traditionnels spécialement cuisinés pour cette occasion, aux ancêtres disparus en se prosternant devant « l’autel des ancêtres », sur lequel on a allumé des bougies et fait brûler de l’encens**. Puis, après que les baguettes d’encens de la cérémonie sont entièrement consumées, toute la famille partage joyeusement ce repas de fête, souvent le meilleur de l’année.

Il faut dire aussi que cette fête constitue les seuls jours de repos pour beaucoup de ce peuple qui travaille dur pour « gagner son bol de riz quotidien ».

Dông Phong

* La prosodie la plus populaire au Viêt Nam. J’en ai parlé dans le N° 22 de LA LETTRE de Haïkouest (juin 2011). Pour les lecteurs qui ne disposent pas de cette lettre, un article similaire a été publié sur mon blog le 15 mai 2007, à la page http://terrelointaine.over-blog.fr/article-10423361.html.

** « Le culte des ancêtres », un syncrétisme d’animisme, de taoïsme, de confucianisme et de bouddhisme, est la principale pratique religieuse de la majorité des Vietnamiens, y compris pour les chrétiens (environ 10% de la population) avec l’autorisation du Vatican pour les catholiques, et même pour les … athées. Les baguettes d’encens et les bougies représentent symboliquement l’héritage reçu des ancêtres disparus, car on l’appelle hương hỏa ou parfum et feu. « L’héritier cultuel » est de génération en génération le fils aîné. Mais maintenant, avec la dispersion géographique des familles, le culte des ancêtres est célébré par chacun, fils ou fille, là où il/elle habite.

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Autel des ancêtres au Têt (Photo © Dông Phong)

HAIKU DU COEUR N° 32

Parfois la neige nous ensorcèle

Dans le très beau livre de Françoise Kerisel et Frédéric Clément intitulé « Bashô, le Fou de poésie », on trouve un haïku du Maitre qui dit ceci :

Hé bien ! je pars
braver la neige
jusqu’à être brisé de fatigue

Dans le splendide ouvrage « Bashô, Seigneur ermite » sous titré L’intégrale des Haïkus en édition bilingue par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot, le haïku n°322 de Bashô est le suivant :

Allons admirer la neige
jusqu’à cet endroit
où nous tomberons

Ces deux versions dont le sens est comparable me semblent significatives du pouvoir ensorcelant de la neige. D’ailleurs, une multitudes de contes y font parfois référence comme celui-ci par exemple.

Il est rapporté dans une compilation de nouvelles intitulée « Fantômes du Japon » et dont l’auteur est Lafcadio Hearn.

C’est l’histoire de deux bucherons, maitre et apprenti qui, une nuit d’hiver, s’égarent dans la forêt puis se calfeutrent dans un refuge alors qu’au-dehors une tempête de neige se lève.

Au coeur de la nuit, le jeune forestier distingue une femme qui se penche sur lui. Elle lui révèle que son souffle vient d’avoir raison de celui du vieux bucheron mais qu’il lui sera évité le même sort à condition qu’il ne révèle jamais ce qu’il vient de voir. Au matin, le jeune s’éveille auprès du cadavre du vieux et descend au village.

Quelques temps plus tard il rencontre une jeune fille dont il s’éprend, qu’il courtise et finit par épouser. Celle-ci lui donne dix enfants et leur foyer est un modèle du genre.

De longues années plus tard lors d’une veillée, l’époux raconte à sa femme ce qui lui est arrivé dans la forêt lorsqu’il était jeune. A ces mots, celle-ci se met en colère et sa voix ne fait que s’estomper tandis que toute sa personne finit par disparaitre dans la brume du soir. Yuki-Onna, la femme de neige, dont les caresses font passer de vie à trépas, s’est transformée en fantôme.

Être brisé de fatigue c’est mourir un peu : les deux versions du haïku de Bashô illustrent magistralement ce pouvoir inquiétant de la neige.

Jean Le Goff
16 février 2013

Bibliographie :

Bashô, le Fou de poésie de Françoise Kerisel et Frédéric Clément. Editions Albin Michel. Paris 2009. 60 pages.

Bashô, Seigneur ermite. L’intégrale des haïkus. Edition bilingue par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot. Editions La Table Ronde. Paris 2012. 478 pages.

Fantômes du Japon de Lafcadio Hearn. Motifs / Editions Privat- Le Rocher. Paris 2007. 398 pages.

Une poétesse rebelle : Hồ Xuân Hương

Bonjour tout le monde,

Pour remercier Jean Le Goff qui, en ce jour de la Saint Valentin, nous a rappelé la magnifique poétesse japonaise Ono no Komachi, je voudrais vous offrir un poème de notre « poétesse rebelle » Hồ Xuân Hương (Parfum Printanier), qui a vécu au Viêt Nam à la fin du 18ème et au début du 19ème siècle.

Elle occupe une place particulière dans la littérature viêtnamienne : c’était une féministe d’avant l’heure qui se moquait de l’establishment (mandarins corrompus, bonzes dépravés, lettrés prétentieux….). En outre, dans une deuxième lecture, ses poèmes décrivent le sexe et les jeux de l’amour.

Bien amicalement.

Dông Phong

 

Une poétesse rebelle : Hồ Xuân Hương

 

Quả mít

Thân em như quả mít trên cây,

Vỏ nó xù xì, múi nó dày,

Quân tử có yêu thì đóng cọc,

Xin đừng mân mó nhựa ra tay.

 

Traduction par Dông Phong :

Le fruit du jaquier.

Le corps1 de votre sœur est comme le fruit du jaquier2,

Sa peau est rugueuse mais ses quartiers3 bien épais,

Si vous l’aimez, ô Messire, percez-le avec votre piquet4,

Ne le pelotez pas, sinon sur votre main sa sève va couler.

1. En viêtnamien thân signifie à la fois le corps et le sort.

2. Encore appelé arbre à pain et le fruit s’appelle jaque.

3. L’intérieur du jaque est composé de nombreux quartiers pulpeux appelés fructules.

4. On a l’habitude de planter les jaques sur des piquets au soleil pour accélérer leur mûrissement.

(Extrait de Dông Phong, Des poètes de ma terre lointaine, Éd. Publibook, 2008).