Du tercet dit Haïku

Cette poésie venue d’ailleurs qui ne pèse pas plus à première vue qu’un grillon, se loge toujours dans ma poche dans un carnet et encage symboliquement ces tercets que l’on nomme autre part haïku(s).

Que veut dire pour moi ce genre de poésie qui a migré vers l’Europe et dont en parle si justement Alain Kervern :

C’est l’instant fugitif, la captation d’un mini évènement incongru ; bref, un léger déclic dans la compréhension du vécu et de s’en saisir pour le fixer dans l’écrit.

Mais il est simple de produire trois lignes qui éblouissent mais combien il est difficile d’écrire un haïku qui fasse sens dans la durée.

Comme l’avait senti Roland Barthes dans sa réflexion :

« Le haïku à cette propriété quelque peu fantasmagorique que l’on s’imagine toujours pouvoir en faire soi-même facilement.* »

J’ajouterais le propos du professeur Tal Ben Shahar* de l’université Harvard :

« Réitérer fréquemment l’exercice du haïku apprend à apprécier les côtés positifs de votre vie au lieu de les considérer comme allant de soi. »

Bien des fois ces trois lignes font ressurgir des petits riens suscitant du plaisir :

Fraîcheur de l’eau l’été

entre les pierres du ru

quand le pied glisse

Il me dit aussi de m’arrêter, de prendre le temps de sentir, de regarder, d’écouter,  de s’écouter :

Deux pigeons gris

se font la cour dans le pin

–bruit de ventilateur

Ou tout simplement savourer l’instant magique :

Face à la mer

sur un banc au couchant

–un sorbet abricot

Et que dire quand cet instant est partagé :

Matin à deux

des tartines beurrées

–l’odeur du seringat

En fait c’est tout simplement pour moi, être en quête de l’épure. C’est se faire au fil du temps un catalogue  de tous ces moments dits « insignifiants » qui ont jalonné les années, et puis de les relire de temps en temps  et les polir commet écrits précieux.

 

  • L’Empire des Signes, R. Barthes- ed Seuil – collection « Points », 2007.
  • L’Apprentissage du bonheur – Tal Ben Shahar – Ed. Belfond, collection
  • « L’Esprit d’ouverture », 2008.
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Mainichi Haiku Contest

En passant

 

Chers ami(e)s,

Avec un grand retard, je viens de m’apercevoir que mon haïku ci-dessous a obtenu une « Mention honorable » au fameux Mainichi Haiku Contest (Osaka, Japon) en 2012 :

 

dans la nuit d’hiver

chercher les mots oubliés

au fond du trou noir

Dông Phong Nguyen (France)

(Source :  http://mainichi.jp/english/english/features/haiku/etc/pdf/MainichiHaikuContest2012.pdf )

 

Alors, je voudrais partager cet honneur avec vous.

Bien amicalement.

Dông Phong

 

 

COUP DE CŒUR N°5

 

Pour Yvette

 

Nhờ trận gió gửi thư thăm hỏi,

Mượn bóng giăng giãi mối ân cần.

 

Traduction de Dông Phong :

 

Je compte sur le vent pour vous donner de mes nouvelles,

Et à la lune de respectueusement vous expliquer mon problème.

 

Ces deux vers sont extraits de Tự tình khúc (Confidences scandées), une longue complainte de 608 vers en écriture démotique nôm, écrite en prison dans les années 1860 par Cao Bá Nhạ (?-?), un neveu du célèbre poète-rebelle Cao Bá Quát (1809-1854) qui fut tué au cours d’une sanglante bataille contre les armées de l’empereur Tự Đức.

Même dans les moments les plus dramatiques de leur vie, le vent et la lune restaient les fidèles compagnons de nos lettrés-poètes.

Dans ce long poème, Cao Bá Nhạ essayait de se justifier de son innocence, mais l’histoire ne nous a pas appris s’il était écouté ou non.

Dông Phong

N° Tu tinh khuc

Prisonnier avec sa cangue au cou (1842).

(Collection des Missions Étrangères de Paris)

HAÏ COUP DU CŒUR

En passant

HAÏ COUP DU CŒUR

 

haï coup au cœur

d’un pauvre naïf vent d’est

– au ghetto, métèque !

  

Hi hi hi !!! ha ha ha !!!

🙂

Dông Phong

PS : j’espère, Yvette, que tu  pardonneras ce coup de sang, car nous nous comprenons.

 

 

  

coup de coeur d’ailleurs 3

Giấc Nam kha khéo bất tình
Bừng con mắt dậy, thấy mình tay không !

Traduction :

Comme le Songe de la branche du sud est stupide,

Car rouvrant les yeux au réveil on se retrouve avec les mains vides !

 

Nguyễn Gia Thiều (1741-1798)

Cung oán ngâm khúc (Complainte du gynécée royal)

Ces deux vers sont extraits de cette célèbre complainte vietnamienne longue de 356 vers composés en écriture démotique nôm. Ce sont les plaintes d’une belle odalisque qui avait connu tous les honneurs mais qui, rapidement, était délaissée par un roi volage. Des exégètes y voient plutôt la grande amertume du poète Nguyễn Gia Thiều, marquis d’Ôn Như qui, après avoir été nommé, à l’âge de trente ans, gouverneur militaire de la province de Hưng Hóa dans le nord-ouest du royaume, tomba en disgrâce et fut démis de ses fonctions. Il se retirait ensuite à la campagne pour vivre en ermite le reste de sa vie.

De son vivant, il était aussi réputé en poésie, en peinture, en musique et en architecture. Malheureusement, il ne nous reste que très peu de ses œuvres littéraires. Cung oán ngâm khúc (Complainte du gynécée royal) en est la plus connue.

Nam kha mộng (, Nan ke meng) ou Songe de la branche du sud, est une histoire racontée dans un poème du Chinois Lý Công Tá (李公佐, Li Gongzuo) de l’époque des Tang (618-907) : un homme s’était assoupi au pied d’un sophora et rêva d’avoir été nommé premier ministre après avoir épousé la fille du roi ; mais au réveil, il s’aperçut qu’il était couché sur une fourmilière, sous une branche du sophora pointée vers le sud.

« Le songe de la branche du sud » est devenu dans le langage courant synonyme de rêve insensé.

Dông Phong

Couverture - Copie

(Détail d’une peinture ancienne d’auteur inconnu, photo © Dông Phong)

coup de coeur d’ailleurs 2

Thuở trời đất nổi cơn gió bụi,

Khách má hồng nhiều nỗi truân chiên.

 

Quand le ciel et la terre soulèvent le vent et la poussière,

La gent aux joues roses souffre de tant de misères.

 

Ce sont les deux premiers vers de Chinh phụ ngâm (Complainte d’une femme de guerrier), la traduction en écriture démotique nôm, et en 412 vers, par Đoàn Thị Điểm (1705-1746) du texte originel de 473 vers en caractères chinois de Đặng Trần Côn (1710-1745 ?). Tous les deux étaient de grands poètes de l’ancien Viêt Nam.

Cette poignante complainte exprime les souffrances que les femmes, de toutes les époques et de tous les continents, subissent en temps de guerre.

Elle est, chronologiquement, la première des trois œuvres du même registre qui ont marqué la littérature classique du Viêt Nam, les deux autres étant :

Cung oán ngâm khúc (Complainte du gynécée royal), poème de 356 vers en nôm de Ôn Như Hầu Nguyễn Gia Thiều (1741-1798),

Tự tình khúc (Confidences scandées), longue complainte de 608 vers en nôm, écrite en prison dans les années 1860 par Cao Bá Nhạ (?-?), un neveu du célèbre poète-rebelle Cao Bá Quát (1809-1854) qui fut tué au cours d’une sanglante bataille contre les armées de l’empereur Tự Đức.

Đoàn Thị Điểm (1705-1746), originaire du Kinh Bắc (actuellement province de Bắc Ninh, au nord-est de Hanoi), était une des rares femmes lettrées (comme Bà Huyện Thanh Quan, Hồ Xuân Hương) qui ont marqué la poésie de l’ancien Việt Nam, où les femmes, aussi instruites et savantes fussent-elles, n’étaient pas autorisées à se présenter aux concours triennaux de lettrés qui menaient les lauréats au mandarinat.

La traduction de Đoàn Thị Điểm, qui a éclipsé le texte originel en chinois de Đặng Trần Côn, utilise, tout comme les deux autres complaintes, la prosodie song thất lục bát ou double sept six huit, c’est-à-dire des groupes successifs de quatre vers ayant respectivement 7, 7, 6 et 8 pieds. Dans cette forme poétique, les tons « plains » et « accentués », qui caractérisent notre « langue chantante », ont des positions fixées dans chaque vers. En outre, cette prosodie spécifiquement viêtnamienne présente des rimes caudales et dorsales croisées. Comme résultat, ces contraintes formelles, très ardues, offrent un rythme et une musicalité évoquant des sanglots, qui sont propices à la mélancolie et bien adaptés aux complaintes.

Dông Phong

01b Femme de guerrier - Copie

 Peinture de Mạnh Quỳnh, 1942.