HAIKU DU COEUR N°60

LA GRENOUILLE DE RYOKAN

Nous avons tous en mémoire le plus célèbre de la galaxie du poème court japonais :

vieille mare
une grenouille plonge
bruit de l’eau

haïku signé Bashô (1644-1694) et dont nous avons évoqué les multiples versions dans un billet du 19 avril dernier et intitulé Traduire c’est trahir un peu.

Cette oeuvre ne laisse pas insensible le moine Ryôkan dont nous avons parlé la semaine dernière. En effet, voici une autre situation dans laquelle disparaît une nouvelle fois le fameux batracien :

le nouvel étang
une grenouille plonge
pas le moindre bruit

En première estime on peut se dire que Ryôkan s’amuse ici. Peu-être a-t-il vécu une situation telle quelle est décrite dans ce tercet, mais peut-être aussi que ce poème renoue avec la vocation initiale du renga, ancêtre du haïku et qui était un jeu de société ?

Ici Ryôkan se joue de Maître Bashô son aîné,, il joue sur l’analogie des situations. L’étendue d’eau prend cette fois un air de jouvence et l’absence de bruit que le plongeon provoque coupe court à tout commentaire.

On imagine qu’il fallait oser ; certes il s’agit d’un hommage appuyé de manière ironique au Grand Maître, mais la construction même de ce haïku témoigne chez l’ermite d’un réel détachement. Tout se passe comme si celui qui passa sa vie à fuir les marques de reconnaissance et les honneurs, se livrait à ce moment précis à un magistral pied de nez envers la confrérie qu’il admirait.

Il y avait chez Ryôkan dit-on, une absence totale de religiosité. Le moine fuyait les temples hormis lorsqu’il était seul pour s’y recueillir. Ce haïku-là marque cet esprit d’indépendance vis-à-vis des classiques ou des écoles.

Méditation et sagesse n’excluent pas le sens de l’humour ; l’oeuvre présentée en est un vivant exemple.

Mais le haïku reste-t-il un jeu ? Pas vraiment diront les puristes. Il s’attache à exprimer l’instant vécu, tel qu’il se présente. Le haïku est un art, et la grenouille qui figure dans celui-ci entre dans l’eau sans faire de bruit, quoi de plus étonnant en somme ?

« C’est la vie qui imite l’art et non l’inverse », disait Oscar Wilde.

Jean Le Goff

1er juin 2013

Bibliographie :

Ryôkan : pays natal. Portrait et haïku. Poèmes choisis et traduits par Cheng Wing fun et Hervé Collet. Editions Moundarren, chemin des bois, Millemont. Edition augmentée août 2009. 110 pages

Site internet nekojita.free.fr

2 réflexions au sujet de « HAIKU DU COEUR N°60 »

  1. j’adore les grenouilles ! xx
    Le
    saule
    pleure
    Dans l’étang aux nénuphars
    ― les grenouilles se marrent

    Balle perdue dans la mare aux grenouilles,
    le golfeur vert !

    le pont japonais vibre —
    Sous mon pas trop lourd, plocs ! dans la mare

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